Nouvelle

Lundi 13 avril 2009 1 13 04 2009 15:07
L'enfant est triste... comme il l'a toujours été, comme il le sera toujours... La détresse qui l'habite fait tellement partie de lui qu'il ne serait plus qu'une ombre sans elle, incapable de se reconstruire à partir d'un matériau différent.

La mère le regarde, impuissante...

- Je t'ai pourtant donné tout ce que je pouvais...
- Ca n'a pourtant pas suffi... je voulais plus...
- Tu n'as jamais demandé... Que voulais-tu au juste?
- Je voulais l'impossible...
- Je t'ai donné de l'amour...
- Je ne l'ai pas ressenti...
- Dis plutôt que tu l'as rejeté...

L'enfant se lève, fait quelques pas... puis il se tourne et fixe sa génitrice:

- Je voulais ce que tu ne pouvais me donner.
- Et qu'est-ce que c'était?
- Je ne sais pas.

- J'ai lavé tes vêtements, j'ai préparé des repas pour toi, j'ai soigné tes blessures...
- Je voulais plus...
- Je t'ai offert une famille, j'ai changé tes draps, je t'ai tellement aimé...
- Ce n'était pas assez...
- Que voulais-tu?

Devant les yeux de la mère l'enfant accuse les années avec une rapidité stupéfiante... Ses yeux s'enfoncent, sa peau se flétrit, ses cheveux blanchissent... puis, se tournant vers elle...

- Je voulais que tu sacrifies ta vie pour moi... que tu souffres pour moi, que tu meures pour moi...
- Et tu aurais été satisfait?

L'homme réfléchit intensément, posément...

- Non... sans doute que non... j'aurais voulu encore plus...
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Mardi 11 novembre 2008 2 11 11 2008 22:09

Ce texte est ma réponse à un défi lancé par mon cher et tendre m'invitant à faire un texte contenant les 49 mots en gras et composé de 491 mots au total.

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Le corps tout entier ragaillardi par une nuit de sommeil sur un matelas confortable suivie d’un petit-déjeuner dont l’unique note discordante était le manque de compagnie, je déambulais sur la plage lorsque j’aperçus… ton ami…

Tu as bien cru que tu avais attiré mon attention et que c’était toi que je zyeutais de la sorte, mais non… Je fixais du regard la fustanelle à trois dinars qu’il portait, lorsqu’il m’invita de sa voix grasseyante à venir vous rejoindre.

Puis je te vis… toi et ton monocle ridicule… tu me regardais et je me permis de jouer à la nénette séduite par l’irrésistible galant alors que tu n’étais pour moi que l’évocation baveuse de l’escargot même pas digne d’une bouffée de progestérone.

En léchant un cornet de glace, tu me racontas tes années d’errance, tes dérives sur un ancien terre-neuvier ne connaissant plus la pêche mais fendant les flots sans presque les toucher, tel un hollandais volant tu profanais des territoires inexplorés, nouvel apôtre d’un mysticisme changeant, évoluant de pays en contrée, de confiance en parade.

Je me tenais près de toi, cramponnée à ton bras droit (dextre, comme tu disais), et je te suivais en feignant d’être passionnée par ton verbiage égocentrique.

Le lendemain, je me suis extasiée devant le pauvre bouquet de chrysanthèmes morbides que tu m’as offert d’un air pompeux alors que j’aurais bien aimé rire en te montrant du doigt !!! Quel piètre amoureux faisais-tu ! J’avais hésité lorsque tu m’avais donné ton nom par l’interphone de ma demeure… mais n’avais pu résister à la perspective de m’amuser encore un peu!

Tu m’as raconté la prédiction funeste qu’une voyante t’avait faite. Ta première épouse mourrait d’une fracture de l’occiput qui lui serait fatale et à cause de cette fable qu’une femme stupide avait implanté dans ton minable cerveau, tu avais refusé de t’engager jusqu’à aujourd’hui.

Tu m’as expliqué que la galerie de ton bateau était waterproof puisque sinon elle risquait de pourrir, tu m’as raconté que ta mère avait un visage de lamproie et que ce zoomorphisme t’avait gâché la vie, tu m’as avoué avoir enterré un vrai renne avec une pelle métallique dont le manche t’avait blessé la main. Passionnant!!

Tellement que je me surpris à t’inviter à la cafétéria… et c’est en croquant érotiquement une asperge bien enrobée de mayonnaise que je pris la décision d’aller jusqu’au bout de mon désir avec toi…

Mon père, l’alchimiste, se faisait des saucisses sur un poêle au propane… Au signal, il monta le volume du morceau d’opéra qu’il était en train d’écouter… me permettant d’atteindre mon but… te fracasser l’occiput à grands coups de burin.

Avec de la suie, j’ai dessiné un trapèze sur ton dos… pour faire jaser les gens… ça ne voulait strictement rien dire mais j’aimais bien!!

Notre histoire était aussi contingente que ta vie… qui finit comme celle de ton inexistante épouse…

Le lendemain, les passants s’agglutinaient autour de ton cadavre… mais j’étais déjà loin!!

 

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Samedi 13 septembre 2008 6 13 09 2008 12:37
Les années ont creusé mon visage et marqué mon corps en lui imposant les stigmates de tous les événements ayant traversé ma vie...

Les grossesses ont creusé des sillons sur mon ventre amolli, ma peau amincie par le temps s'est parcheminée... Devenue translucide, elle laisse voir le réseau veineux s'affinant de plus en plus à mesure que passent les secondes et les heures, inlassables... inflexibles...

Abondantes, les larmes de toute une vie ont raviné mes joues; cependant les chagrins les plus ravageurs sont passés sans bruit, dans un sanglot intérieur retenu à toutes forces.

Je ne me lève plus que pour éviter les escarres... mes articulations grippées se déplient par à-coups alors qu'à ton âge elles glissaient encore et assuraient la fluidité de mes mouvements quand aujourd'hui leur faiblesse me donne une démarche de robot... un rythme d'escargot...

Ma mémoire me quitte tout doucement... faisant en sorte que mes regrets s'atténuent... que mes nostalgies deviennent fugaces et mes mélancolies de vagues sentiments d'abandon ne se laissant plus cerner...

Tu cherches avidement, de tes yeux craintifs, à faire revivre une femme qui n'existe plus...  et qui, jadis, te berçait tendrement...

Tu t'évertues à te rassurer... tu me regardes et tu te demandes ce tu deviendras lorsque les années qui nous séparent se seront écoulées à un rythme endiablé... Tu n'as même pas idée de la rapidité avec laquelle tu te retrouveras ici... et tu te demanderas à ton tour à quoi bon tout ça...

Tes idées seront obsolètes, tes pensées désuètes... tes remarques seront accueillies par des sourires moqueurs ou amusés... voire attendris... des instants de connivence auxquels tu ne seras pas conviée mais qui te concerneront... et ils pèseront sur toi et se feront boulet de honte et d'incompréhension...

Tu t'enfermeras tout doucement à l'intérieur même de ta tête... et tu attendras... que les années passent et que ton tour arrive...

Regarde-moi bien... imprègne-toi de ce que je suis puisque c'est un miroir que tu observes...

Mais rassure-toi... l'indifférence vient également avec le temps...
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Lundi 18 août 2008 1 18 08 2008 10:42
M'étant approché de la fenêtre afin de voir tomber la pluie, je l'aperçus, arpentant le trottoir d'un gris sale sur lequel l'eau s'accumulait avant de se déverser vers la bouche d'égoût déjà recouverte de feuilles mortes avant même la venue de l'automne...

Des chaussures de sport, un pantalon bleu et une légère veste beige la couvraient à demi; aucun parapluie, aucun imperméable ne la protégeait de l'averse, et ses longs cheveux bruns tombaient en lourdes mèches sans grâce, encerclant son visage trempé.

De la main droite, elle tenait un sac de grosse toile bleue, négligemment...

Plein de compassion pour l'inconfort qu'elle devait ressentir, je profitai de ce qu'elle s'arrêtait afin de scruter son visage, à la recherche de l'expression de découragement qui aurait pu m'amener à jouer les sauveurs, mais je restai sur ma faim... bizarrement...

De détresse il n'y avait aucune trace, non plus que de chagrin... Elle semblait en fait indifférente à toute cette pluie lui tombant sur le crâne, suivant l'arête de son nez, perlant à ses cils, mouillant un vague sourire, un regard moqueur que je suivis comme je le pus, tentant d'apercevoir la source de cet amusement.

En pure perte, puisque de ma fenêtre je ne pouvais voir assez loin... s'il y avait réellement quelque chose à voir, ce dont je commençais à douter, tout comme de l'état d'esprit de cette jeune fille qui ne semblait remarquer ni la douche ni le vent froid...

Me détournant, je décidai de m'occuper de mes affaires et entrepris de me préparer un sandwich... Cependant, je n'arrivai pas à chasser son image de mon esprit et revins bien vite à mon poste d'observation; je pus ainsi vérifier que si elle avait fait quelques pas, elle n'avait pas bougé de son coin de trottoir, traînant toujours son sac plein de...

J'y allai de quelques spéculations... Elle ne semblait pas y tenir tout particulièrement, pourtant ce pouvait être une nonchalance jouée... Je regardai bien son visage... Peut-être venait-elle de voler une banque... ou de descendre un amant infidèle dont elle transporterait la tête... ou pire encore...

Elle était peut-être folle à lier... oui!! Et dans son sac... il y avait les restes d'un chat qu'elle venait de torturer!!

Ou alors...

Ou alors elle trimbalait un monde à elle... un passage magique vers un univers peuplé de fantasmes et de chimères... J'aurais bien voulu les connaître...

Je ne sais si elle ressentit sur son corps l'intensité de l'attention que je lui portais...

Elle tourna lentement la tête vers moi... et je me dissimulai, maladroitement, derrière le rideau...

J'eus honte... De quoi avais-je l'air??? D'un voyeur? D'une commère de village?

De toutes façons, elle m'avait vu! Sortant de mon abri le plus naturellement possible, je lui fis un sourire que je voulais engageant... qu'elle me rendit chaleureusement.

L'intensité de l'instant avait été telle que je n'avais même pas remarqué que la pluie se tarissait, et que de timides rayons de soleil se montraient, redonnant les couleurs du jour à cet après-midi de fin d'été.

Me fixant toujours de ses grands yeux, elle mima avec les lèvres le mot "merci" puis, le sac toujours au bout de sa main, se détourna et partit, trottinant...

... emportant avec elle un butin ou un livre ou un cadavre que je ne verrai jamais... mais me laissant un joli sourire, à moi...

Soudainement tout joyeux, je me mis à siffloter...

... sans trop savoir pourquoi!
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Vendredi 13 juin 2008 5 13 06 2008 09:40
Avec insouciance, tu as couru à travers champs; tu as admiré les fleurs, leurs pétales, leurs étamines... tu as savouré, aspiré leurs parfums aux mille odeurs et tu en as parlé; tu as visité des temples aux murs craquelés par le temps impitoyable et les croyances détruites par le savoir; des églises et des châteaux anciens dont les parois s'effritaient, marquées par le passage des décennies, des siècles même; tu as lu, tu as vu, tu as entendu; tu as porté des chasubles, des chapeaux, des robes et des manteaux roses, bleus, blancs et verts, bordés de dentelles multicolores ou de rien du tout; tu as également parcouru des chemins tortueux aux racines menaçantes  peuplés d'insectes bruissants, bourdonnants, crissant; vêtue de haillons, tu as servi des maîtres parfois trop bons, parfois méchants mais te voulant toujours gaie, rieuse mais soumise à leurs exigences; tu as marché dans des rues hostiles dans lesquelles les lampadaires prenaient vie sous la forme de longs serpents tirant leur langue fourchue...

... tout ça dans l'ignorance du danger, en  butinant, en dansant, en gambadant...

... et tu as crié, ri et pleuré; tu as partagé ton intérieur, fait comprendre à tous ceux qui t'entourent les sentiments qui t'habitaient...

... tu as propagé tous les pollens, tous les nectars de toutes les fleurs qui t'emplissent et font partie de toi...

... mais un jour, dans ta confiance ridicule, dans ton bien-être trompeur, dans ta joie de vivre artificielle...

... tu n'as pas vu...

... tu regardais déjà plus loin...

... et tu es entrée dans un sentier empoisonné...

... dont les ornières fielleuses recelaient des créatures noirâtres et visqueuses qui ont rampé vers toi... discrètement...

... des monstres aux mains sanglantes sont sortis de sous les arbres et, d'une démarche saccadée, se sont dirigés vers l'endroit que tu visitais sans te rendre compte des risques que tu courais...

... tu as ralenti le pas lorsque des gens aux visages masqués se sont approchés de toi... ont ouvert la bouche... et ont émis un jet de liquide épais, brun-vert, qui t'a touchée là... sur la poitrine et au visage...

... et tu as couru... tu as couru de toute la force de tes jambes musclées, tu as fui le plus rapidement que tu le pouvais, respirant difficilement un air devenant de plus en plus acide, et la brûlure de la substance que les créatures avaient projeté sur toi, et la douleur de l'incompréhension, la blessure de la trahison te tournaient la tête et éparpillait ta concentration...

... ils t'ont attrappé les pieds, te faisant tomber sur un sol rugueux, contre une racine acérée dont la pointe s'est enfoncée dans ton flanc; tu as hurlé ta douleur et ta peine, tu as sangloté ta peur et ta rage...

... mais ils t'ont tenue par les chevilles, traînée sur la terre mouillée, emplie de boue, et mise au pilori...

... ils t'ont torturée de leurs langues vipérines, de leurs mots de strychnine, de leurs doigts salis des martyrs d'anciennes victimes...

... et toi...

... toi...

... tu t'es trompée... tu as cru à la rosée, à la douceur, à la beauté d'un vol d'oiseaux ou à la suavité d'un champ de coquelicots...

... mais il est trop tard... maintenant, c'est l'heure du lynchage; de l'exécution proprement dite...

... allez, venez voir, vous tous...

... venez assister à la mise à mort du rire, du plaisir, de la spontanéité!

Ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ...

Tchac!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
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Dimanche 10 février 2008 7 10 02 2008 19:45
Je t'ai regardé disparaître... je t'ai suivi des yeux, observant ta silhouette diminuer doucement, jusqu'à se perdre dans le néant...

Mâchoires serrées sur un reproche muet, je suis restée longtemps immobile, les yeux rivés à l'endroit précis où je ne t'avais plus vu... attendant une quelconque réapparition; le prodige qui ne venait pas... qui ne viendrait plus jamais puisque cette fin, cette mise à mort de notre vie commune ne pouvait connaître de renaissance...

J'ai marché... longtemps...

Sur le bord de l'océan, sous un coucher de soleil finissant à moitié caché par d'énormes nuages gris annonciateurs de révoltes dévastatrices, j'ai fait bouger mes jambes, l'une après l'autre... et j'ai laissé mon esprit vagabonder, me rappeler tout ce que nous avions vécu et que tu avais pris la décision d'effacer, d'un coup de baguette magique empoisonnée...

Dégoûtée de ma solitude présente, partagée entre ce que représentait demain et ce qui se passait maintenant, je laissais mes orteils nus tracer des sillons dans le sable épais et foncé, gorgé d'eau de mer nourrissant la faune disparate peuplant les profondeurs des grèves.

J'ai humé les relents d'algues humides et de poisson mort... odeur putride et répugnante qu'auraient à jamais les souvenirs de nos derniers instants...

Ô toi, que ne m'as-tu quittée dans un décor de rêve avec lequel j'aurais pu envelopper ces réminiscences... mettre du rose, du bleu, de l'orange et du vert sur ces moments de tristesse; parer de dentelles et de fioritures dorées les engueulades, les nostalgies; mettre du sucre vanillé sur les langues de vipère; du chocolat et des cerises sur les mots qui blessent, qui tuent, qui torturent...

Je me suis accroupie, j'ai léché distraitement le sel déposé par le vent venant de la mer sur le dos de ma main, puis j'ai élevé mon visage vers le ciel dont la chaleur est venue tenter d'assécher les larmes qui couvraient mes joues sur lesquelles les années débutaient leur emprise...

L'envie folle de creuser me prît soudainement... je me mis à arracher de mes mains tremblantes des poignées de sable de plus en plus frais à mesure que j'y enfonçais mes doigts palpitant du désir de concentrer, sur cette activité vaine mais déchaînée, tout ce que je ressentais de fureur ravageuse...

La solution était là, tout au fond de cet immense carrière que j'avais créée... un secret si dur, si pur... une clé de fiel pleine de joie venimeuse que tu m'avais laissée en héritage...

Les rares touffes d'herbe frémissaient... se couchaient lorsque le vent se faisait plus fort, passant du chuchotement au chant; de la parole au hurlement...

Emportée par la colère que je ressentais et que le vacarme de la tempête qui se levait exacerbait, je me suis mise à courir contre le vent, braillant des imprécations à ton endroit, incapable de m'arrêter; toujours criant, toujours beuglant...

Au paroxysme de mon désespoir insupportable de réalité, je me suis laissée tomber près de l'eau agitée... je l'ai observée, bouillonnante et pourtant fascinante... appelant de ses machiavéliques mélopées tous ceux qui lui appartenaient...

J'ai voulu m'extraire; fuir l'histoire que tu m'avais écrite dans un instinct ancestral de survie... puis j'y suis entrée... ma douleur était tienne...

Je t'ai haï, mais je t'ai suivi... me laissant emporter à jamais par ce flot noir que tu avais choisi pour me remplacer; obéissant à ton image éthérée m'enjoignant de ne jamais t'abandonner...
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Vendredi 9 février 2007 5 09 02 2007 14:45
    Lorsque j'entends des témoignages de personnes ayant frôlé la mort, je m'éloigne discrètement; ou encore je fais dévier la conversation, je prends la télécommande et je change de chaîne.
    Pourtant, la mort ne m'effraie pas. Non, je t'assure! J'ai seulement peur de ce moment horrible où je n'entendrai pas "J'ai vu toute ma vie défiler devant moi!", sempiternelle expression de ceux qui ont enfin quelque chose à raconter. Il s'agit en effet d'un cliché ennuyant d'une plate banalité. Et pourtant, cette phrase, je l'écouterais constamment, sans me lasser; je m'en délecterais si ce n'était de la frousse qui est la mienne à l'idée qu'une de ces personnes ne prononce autre chose. Une toute petite affirmation qui viendrait entériner une pensée effroyable qui me hante et me torture sans arrêt. Elle a la couleur d'une chambre d'hôpital, la sonorité déplaisante d'une alarme téléphonique. Chaque nuit je te revois, telle que je t'ai vue la dernière fois; le visage pâle, la bouche entrouverte et les yeux mi-clos. Tu avais déjà exhalé ton dernier soupir et je te prenais la tête entre mes mains impuissantes, te suppliant de m'entendre te dire que j'étais là, près de toi; que j'étais venu et qu'il fallait que tu revives un peu, ne serait-ce qu'une seconde. Je t'implorais de me voir; moi, mon visage plein de larmes, mes yeux aveuglés par un brouillard humide.
    As-tu vu toute ta vie défiler devant toi? Dis-moi que oui! Dis-moi que tu t'es endormie sur nos plus beaux souvenirs, nos plus belles sorties; sur mon sourire qui te faisait craquer. Dis-moi que l'indéfinissable expression de peine et de regret que j'ai vue sur ton visage n'était due qu'à un spasme musculaire.
    J'aimerais croire en une vie après la mort. Croire que tu es près de moi, que tu assistes en spectatrice à mes pensées et mes rêves; que tu regardes dans ma tête, y lisant la terreur lorsque je suis arrivé à la maison et que j'ai entendu le message sur le répondeur disant que tu étais gravement blessée, que tu n'en avais plus que pour quelques heures et que tu pouvais te réveiller d'un moment à l'autre. C'était ta mère qui m'appelait, des larmes dans la voix; à un point tel qu'il était parfois difficile de saisir ses paroles.
    Cinq heures! Tu as été consciente cinq longues heures durant lesquelles j'aurais pu te tenir la main et t'embrasser, te donner un peu de mon souffle pour que tu vives quelques instants de plus. J'aurais pu te parler de ce que j'aime en toi, des plus belles images que je garderais de toi; te dire que je ne t'oublierais jamais, que tu resterais toujours avec moi.
    Que croyais-tu durant ces cinq heures? Que pensais-tu de moi chaque fois que ta mère téléphonait à ma patronne qui lui répondait invariablement qu'elle m'avait averti et que j'étais déjà parti? T'es-tu doutée un seul instant que cet horrible monstre pouvait ne m'avoir rien dit? Que j'avais travaillé toute la journée sans savoir que tu attendais, que tu luttais de toutes tes forces, usant tes énergies à reculer le moment où tu ne lutterais plus?
    M'as-tu imaginé perdant mon sans au bord d'une route, victime d'un accident dû à la panique? Ou bien me désintéressant de toi, t'abandonnant lâchement à une fin que je sais solitaire malgré la présence de ta famille? M'as-tu imaginé noyant ma peine dans quelque bar, incapable de te voir mourir? De supporter ta vue d'agonisante?
    J'aurais pu inventer les contes des mille et une heures, afin que tu ne cesses jamais de respirer, que tu combattes encore et toujours ce monstre qu'on appelle la mort dans le seul but d'entendre la suite, que ton dernier souffle reste suspendu à mes lèvres jusqu'à ce que, mon inspiration faiblissant, tu te laisses emporter par le destin.
    Et lorsque je rendrai mon ultime soupir, je serai en compagnie de cette incertitude qui est la mienne depuis ton départ. Je ne ferai pas de retour sur ma vie; ce sera toi, et toi seule, que je verrai défiler. Encore et toujours, depuis cette funeste journée d'avril et jusqu'à mon dernier souffle; tu ne seras plus jamais seule.
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